LE DROIT D'HEBERGEMENT DU PERE CONCERNANT UN BEBE IV -

IV - CONSEQUENCES SUR L'ATTRIBUTION DU MODE DE GARDE.

Dans l'état actuel de nos connaissances résumées ci-dessus, nous pensons qu'il est nécessaire d'être très prudent dans les décisions judiciaires concernant les bébés et de ne pas jouer aux apprentis sorciers. Nous ne pouvons pas ignorer les nombreux travaux concernant la vulnérabilité du nourrisson et la spécificité de la relation qu'il noue avec sa mère. Un principe essentiel devrait être d'éviter les séparations mère-bébé répétées prolongées .  


La plupart des bébés sont soumis à des absences de la part de leur mère, brèves dans les premiers mois, puis plus longues en particulier si la mère reprend son activité professionnelle dans la journée. Mais les séparations prolongées répétées sur un week-end sont proches de "la zone du traumatisme psychique", ou franchement dans cette zone, d'autant plus qu'en cas de divorce, le bébé change aussi de cadre à l'occasion de la séparation : ce n'est plus le même lit, la même chambre, etc. Et nous pouvons affirmer qu'il peut être nocif pour un nourrisson de passer une semaine ou plus éloigné de sa mère avant l'âge de deux ans, encore plus si cela se produit de manière répétée .

2) En même temps, si le père investit son bébé, ce qui est évidement souhaitable, il faut qu'il puisse le voir suffisamment souvent pour être bien identifié, signifiant pour l'enfant. C'est ce qu'on peut dire à partir du fonctionnement psychique du nourrisson. Un autre point de vue doit aussi être pris en compte, celui du père. Il n'y a pas de raison pour qu'il soit privé du plaisir de voir son bébé faire des progrès, de s'en occuper, de jouer avec lui. La souffrance du père confronté à l'absence de son enfant ne doit pas être sous-estimée. Il ne reste alors qu'une solution : le fractionnement évolutif des temps d'hébergement chez le père. Par évolutif, nous voulons dire qu'avec un bébé, on compte en mois : l'enfant n'a pas la même tolérance à l'absence maternelle à deux mois, à quatre mois, à six mois, etc. Le fractionnement évolutif est un mode de fonctionnement lourd pour tout le monde, mais il en vaut vraiment la peine. Il est lourd pour les magistrats car il leur demande de ne pas utiliser le prêt à porter habituel (un week-end sur deux plus éventuellement une demi-journée dans la semaine, et la moitié des vacances scolaires), d'entrer dans une description du droit de garde détaillée et changeante au fil des mois, et si besoin de réévaluer la situation à intervalles réguliers. Mais on peut imaginer qu'en contrepartie, ceci peut constituer un aspect particulièrement intéressant de leur travail.

Notre expérience nous montre que les décisions les plus inadaptées se produisent lorsque la fonction parentale est traitée comme un concept général, "les droits du père", "les droits de la mère", ceci pour deux raisons.

Tout d'abord, tout dispositif qui se décentre des besoins émotionnels de l'enfant en fonction de son âge est porteur de risques. Ensuite, un père et une mère n'existent pas "en soi", il n'existe que des pères et des mères particuliers qui ont constitué des couples particuliers et qui se séparent tous d'une manière différente. Les aménagements envisageables sont alors variables suivant les situations. Un père qui s'est occupé de son bébé depuis sa naissance, et qui l'a gardé lorsque son épouse devait s'absenter certaines nuits du fait de son travail, peut le garder un week-end sur deux incluant une seule nuit, si les deux parents sont capables en la circonstance de faire passer leurs désaccords d'adultes au second plan ; tel autre père, qui souhaiterait passer voir son bébé plusieurs soirs par semaine chez la mère de l'enfant, ne le peut pas car cette dernière, encore amoureuse de lui, utilise ce moment pour tenter de renouer une relation de couple ; tel autre homme surgit dans la vie de l'enfant lorsqu'il a six mois, brandissant ses droits de père sans tenir compte du fait qu'il est un étranger pour son bébé. Telle mère n'a utilisé un homme que comme "fécondateur", puis emploie tous les subterfuges pour éviter les visites du père, lesquelles, lorsqu'elles seront imposées par le juge, seront chargées d'angoisse pour le bébé. Enfin un père peut devenir violent à l'égard de son épouse dès qu'elle devient une mère : le seul dispositif envisageable consiste alors en des visites médiatisées, qui se déroulent en présence d'une tierce personne dans un lieu institutionnel et ceci seulement une heure par mois, etc. La difficulté est d'adapter une loi générale faite pour tous à autant de cas particuliers.

Ce dispositif est lourd aussi au niveau des parents. La mère doit rendre son bébé disponible pour son père deux ou trois fois par semaine, chaque fois plusieurs heures. Elle ne peut pas partir en vacances de manière prolongée. Il en est de même du père qui doit aménager ses horaires de travail en conséquence et qui doit renoncer à prendre son enfant la nuit pendant une période que nous évaluons à environ deux ans, cette durée dépendant de la personnalité du bébé, de sa manière de réagir, et de la manière dont le père s'est impliqué dans les soins dès la naissance de l'enfant. Mais n'est-ce pas aux adultes de s'adapter à l'enfant, et non l'inverse ?

Les dégâts.

Ces précautions sont de moins en moins respectées. La situation de nombreux bébé est devenue dramatique du fait de décisions judiciaires ordonnant de longues séparations (un mois entier pour un enfant de douze mois par exemple) et d'un glissement vers des demandes paternelles de garde alternée de plus en plus précoce. Certains pères diront que tout se passe bien avec leur bébé qu'ils gardent un week-end sur deux. Tant mieux, mais nous avons souvent constaté l'inverse. Nous avons vu des pères ramener des bébés épuisés, ou angoissés, ayant refusé tout goûter, n'ayant pas réussi à faire suffisamment les siestes qui leur sont indispensables dans la journée. Bref, on a à faire à des bébés "déréglés" auxquels on a demandé un effort d'adaptation excessif. Et il faut dire que les juges des Affaires familiales, lorsqu'ils ordonnent des décisions de séparation prolongée, ignorent avec quelle fréquence ces séjours sont raccourcis par le père lui-même parce que l'enfant va mal psychiquement. Tout le monde est perdant.

La mère d'abord, parce qu'au retour des moments passés chez le père, le bébé lui fait payer son absence dont il la rend bien sûr responsable : il refuse activement de la regarder, de lui sourire, et de lui montrer qu'il la reconnaît. Parfois même, l'enfant s'est tenu à peu près tranquille avec son père, mais si on analyse plus finement la situation, on se rend compte qu'il a surtout été passif, s'est soumis pendant cette situation inquiétante qu'il ne maîtrisait aucunement, et ne montre son malaise que lorsqu'il est en présence de sa mère.

Le père ensuite, qui ne se rend souvent pas compte qu'en imposant à son enfant une séparation trop longue d'avec sa mère, il devient lui-même un intrus, il bascule du familier à l'étranger inquiétant, et il détériore la relation qu'il a avec son enfant. Ainsi, dans une situation où le père était très adéquat dans sa manière de s'occuper de son nourrisson de quatorze mois, le dispositif de garde alternée exigé par lui, une semaine sur deux, chaque parent prenant en plus l'enfant un soir jusqu'au lendemain matin pendant la semaine où il n'en avait pas la garde, a amené le résultat suivant : dès qu'il a su parler, l'enfant a dit qu'il refusait d'aller avec son père, en criant "non, pas papa", mettant aussi la mère dans une situation délicate. Ce refus aurait pu être évité avec des temps d'éloignement de la mère bien inférieurs. Comment convaincre les pères du bénéfice qu'ils tireront s'ils parviennent à attendre, ce qui ne signifie pas à s'effacer ? Ils auront toute leur place de père un peu plus tard, et elle sera d'autant plus appréciée par leur enfant qu'elle ne sera pas infiltrée par un passif inquiétant.

L'enfant enfin, car les nourrissons à propos desquels les mères viennent demander conseil au psychologue ou au pédopsychiatre sont dans un état inquiétant :
- apparition d'angoisses d'abandon qui n'existaient pas auparavant, ces enfants ne supportant plus l'éloignement de leur mère et demandant à être en permanence en contact avec elle,
- sentiment d'insécurité,
- sentiment dépressif avec des périodes d'anorexie, pouvant aboutir à une attitude de résignation avec repli sur soi et regard vide,
- troubles du sommeil (difficultés d'endormissement, réveils nocturnes).
- agressivité,
- apparition de troubles cutanés de type eczéma,
- perte de confiance dans les adultes, en particulier dans le père, dont la vision déclenche une réaction de refus, etc…

Les auteurs spécialistes des problèmes liés aux séparations précoces indiquent que lorsqu'un enfant vit une modalité d'attachement à sa mère qui est interrompue trop longtemps ou de manière répétée, l'insécurité et les angoisses pathologiques qui en découlent, s'installent de manière durable et fixe pour le restant de l'existence et se retrouvent à l'adolescence et à l'âge adulte.

L'absence de sécurité interne peut être, aussi, à l'origine d'épisodes dépressifs et de comportements toxicomaniaques. Il est consternant de voir réapparaître des troubles que l'on avait réussis à éradiquer de notre pays notamment grâce à l'action des fondateurs de la pédopsychiatrie moderne à partir des années cinquante. En ne respectant pas un minimum de précautions, l'application actuelle de la loi du 4 mars 2002 crée des maladies quasi expérimentales chez l'enfant. Elle se trouve donc dévoyée de son intention initiale qui était de permettre à un enfant de maintenir des relations personnelles régulières avec ses deux parents. Un nourrisson qui ne voit pas sa mère pendant un mois est un bébé qui a perdu sa mère car il n'a pas la capacité d'en garder la représentation ni de comprendre la séparation. Ce système peut se pervertir lorsqu'il va jusqu'à désigner comme une angoisse pathologique l'inquiétude légitime de la mère face à l'effet de telles décisions sur son enfant.

Surprise Voici l'extrait d'une décision judiciaire d'attribution d'un mois de garde l'été pour une fillette de dix neuf mois : "Il est nécessaire que l'enfant soit le plus vite possible confronté à une séparation d'avec sa mère afin d'établir avec son père une relation vraie et complète qui n'est pas possible actuellement, compte tenu des périodes trop courtes pendant lesquelles il le voit et de l'angoisse évidente de sa mère". Dans ce cas, les périodes "trop courtes" duraient déjà neuf jours depuis l'âge de neuf mois, et le juge a refusé la demande de la mère, à savoir un fractionnement des vacances d'été en quatre fois une semaine en alternance pour chaque parent.

4) Le problème du cortisol.

Depuis 1996, un nombre important de travaux scientifiques montrent que les bébés et les jeunes enfants soumis à un stress chronique ont un taux de cortisol sanguin et donc salivaire nettement supérieur à celui des enfants élevés dans un environnement stable. Ces études précises, réalisées à partir des divers dispositifs d'imageries cérébrales, mettent aussi en évidence que sous l'effet de l'augmentation du cortisol, certaines zones cérébrales se développent moins bien que normalement. Les principales zones touchées sont l'hippocampe et le système limbique qui présentent un volume inférieur de 10 à 15 % par rapport à la normale au niveau quantitatif. Au niveau qualitatif, les neurones présentent une rareté des dendrites qui amènent un disfonctionnement au niveau synaptique. Si le taux de cortisol est constamment élevé, cette atteinte cérébrale, réversible pendant quelques mois, devient définitive.

Ces zones cérébrales sont celles qui concernent la mémoire affective et les comportements d'attachement à autrui. Une atteinte de cette zone peut être à l'origine de la fixation de sentiments de peur et d'angoisse pathologiques. Les autres effets de cette augmentation anormale du cortisol sont encore à découvrir.

Question : pourquoi ne pas faire une recherche comparant le taux de cortisol salivaire (prélèvement indolore par une pipette ou un coton-tige) des nourrissons en résidence alternée, avec celui des nourrissons en résidence principale chez leur mère (cf. infra) ?