II – DIFFERENCE ENTRE LES ECHANGES MERE-BEBE/PERE-BEBE
De nombreux travaux montrent que "l'enfant est non seulement sensible à la présence et à l'influence de son père dès l'aube de la vie, mais aussi capable de l'influencer en retour dans leurs rapports interpersonnels" (J. Le Camus). Ces travaux soulignent que père et mère proposent aux bébés un style d'échange différent et complémentaire, dialogue tonique pour la mère, phasique pour le père.
1) Schématiquement, les mères proposent un dialogue dit "tonique", émotionnel, qui met en jeu un langage préverbal constitué de vocalisations, de mimiques, de postures. C'est par la voix, le sourire, le soutien physique, que la mère exprime sa sollicitude à l'enfant et contribue à faire naître chez ce dernier les sentiments originels de confiance, de sécurité, et de continuité d'existence. C'est prioritairement par l'intermédiaire des variations de tension musculaire inscrites sur son corps et sur son visage que le nourrisson exprime ses besoins (hypertonus de la faim ou de l'inconfort ; détente de la satisfaction). Les vécus originels de bien-être et de mal-être, de quiétude et de déplaisir, se traduisent par des modulations du tonus musculaire et des échanges passant par cet intermédiaire.
On estime aujourd'hui que ce dialogue tonique désigne en fait trois modalités d'échange : la communication intra-utérine, les contacts peau à peau et corps à corps, les échanges verbaux à distance. Certains auteurs estiment que l'amorçage du dialogue tonique mère-enfant commence dès le cinquième mois de la vie intra-utérine, et que de ce fait la mère a une avance (A. Naouri). Dans le cadre de la communication à distance, les mères favorisent les échanges par le canal visuel. La durée moyenne des regards que le bébé dirige vers l'adulte est systématiquement à l'avantage de la mère alors que la durée relative des jeux entre adultes et enfant est en faveur du père.
2) Les pères sont plus volontiers dans un échange dit "dialogue phasique", c'est-à-dire dans un échange "plus physique", plus stimulant, de nature discontinue, avec des moments émotionnels privilégiés plus intenses, ceci dès la fin du premier mois (soulever le bébé dans les airs, etc.). Ils ont une motricité plus expansive avec leur enfant alors que la mère réveille davantage les émotions par des expressions faciales.
Le dialogue mère-enfant est donc davantage lié à l'expression des émotions, il est plus dans le registre du soin, de la tendresse, du réconfort, de la protection, alors que le dialogue père-enfant apparaît plus adapté à l'ouverture sur l'environnement, même si les pères peuvent être protecteurs.
Ainsi les pères utilisent un vocabulaire plus technique (par exemple avec des bébés âgés de treize mois, les pères font la distinction entre des animaux sauvages trouvés en Afrique (tigres, léopards) et les animaux domestiques (chiens, chats) alors que les mères se montreraient plus disposées à faciliter la compréhension du bébé en recourant à des termes plus communs, ceux des animaux familiers. Pour les pères, le respect des conventions linguistiques peut passer avant le souci de se faire comprendre. Les pères se révèlent donc des interlocuteurs plus difficiles que les mères, et des études montrent que les enfants sont plus sûrs d'être compris par leur mère. Les pères sont plus directifs, demandent plus la réalisation de tâches, font plus de jeux passant par le canal tactile et par le mouvement, proposent plus de jeux non conventionnels que la mère, taquinent volontiers l'enfant, se montrent plus "déstabilisateurs", proposent plus à l'enfant des "problèmes" à résoudre, les mettent plus au défi. Ils poussent plus leur enfant à résoudre les tâches par lui-même et portent plus l'accent sur comment l'enfant va parvenir à résoudre le problème que sur l'aboutissement. On considère que le père renforce le sentiment et le pouvoir de maîtrise de l'enfant. Il l'accompagne vers la conscience de son pouvoir de progrès, galvanise l'estime et l'affirmation de soi et le sentiment qu'a l'enfant d'être cause, d'être capable de faire, de prendre des initiatives, de s'aventurer, de se mesurer à l'obstacle, ce qui amène les chercheurs à qualifier le père de "catalyseur de prise de risques". Par son action dynamisante, le père facilite l'indispensable détachement du bébé depuis l'état symbiotique originel jusqu'à l'émergence du sentiment d'une existence distincte de l'existence des autres. Il contribue donc de manière importante à l'autonomisation de l'enfant. Ainsi à trois mois, les pères utilisent trois fois plus que les mères le prénom du bébé.
Il faut ajouter à cela la contribution du père à la construction de l'identité sexuée. Le bébé vit des expériences différentes avec sa mère et son père. Ils n'ont pas la même odeur, n'ont pas la même voix, pas le même visage, pas le même grain de peau, pas la même consistance musculaire, et on sait que les bébés ont les capacités de percevoir ces différences. Mais aussi, les pères, comme les mères, perçoivent et qualifient différemment les bébés selon qu'il s'agit d'un garçon ou d'une fille.
Au niveau des apprentissages, de nombreuses études ont montré que les enfants qui avaient bénéficié de contacts fréquents avec leur père se montraient plus performants sur le plan de la vocalisation et du contrôle oculo-manuel, plus ouvert au monde environnant, et moins dépendant de l'adulte. Ils font plus de manipulations que les autres lorsqu'un nouveau jouet leur est offert, comme s'ils préféraient les situations nouvelles aux situations anciennes, etc. Mais ceci n'est repérable que si le père a une attitude qui se différencie de celle de la mère.
Enfin, on considère que les pères contribuent à la socialisation très précocement. Ainsi les jeux physiques précoces préfigurent la régulation des conduites agressives ultérieures, en particulier au travers de la gestion des jeux futurs avec les pairs (Labrell). Le père est aussi celui qui peut dire non en priorité à la poursuite injustifiée de la symbiose avec la mère.
Bref, ce que montrent les recherches, c'est que le père, même s'il peut jouer un rôle protecteur, n'est pas la mère-bis, le bébé est confronté d'emblée à une "altérité", il vit des expériences qui sont différentes et complémentaires avec son père et sa mère.
Les deux parents ne sont donc pas équivalents dans le registre émotionnel et comportemental. Il est à noter à ce propos l'évolution de M.E. Lamb, un des spécialistes les plus connus de la relation père-bébé : entre 1975 et 1980, il affirmait que les deux parents étaient équivalents dans le registre émotionnel et comportemental, puis ses travaux que nous allons évoquer maintenant l'ont amené à modifier sa position. En particulier, il a montré que la mère demeurait la figure d'attachement préférentielle.