I - L'ETABLISSEMENT DU SENTIMENT DE FILIATION SELON LA THEORIE CLASSIQUE
Comment un enfant parvient-il à se sentir être le fils de sa mère et de son père ? Comment un adulte se sent-il devenir père ou mère d'un enfant ?
L'établissement du sentiment de filiation passe par deux étapes qui se succèdent tout en se superposant. La première est la constitution d'un sentiment d'attachement qui nécessite que se déroulent un certain nombre d'échanges à la fois corporels, affectifs, relationnels, avec un ou deux adultes, toujours les mêmes. La deuxième, qui s'étaye sur la première étape, se situe à un niveau plus mentalisé et permet l'accès à un sentiment de filiation symbolique. Dans la théorie "classique", la première étape se situait dans un registre de relation maternelle et la deuxième dans un registre paternel. Nous allons constater que ce n'est pas aussi simple...
1 - Première étape : le sentiment d'attachement
Il se passe environ deux ans et demi à trois ans avant qu’un enfant puisse comprendre ce qu’est une filiation, c’est à dire qu’il a été conçu ou adopté par un couple d’homme et de femme. Un bébé ne sait pas ce qu’est une descendance, un enfant de dix-huit mois non plus. Mais dès les premiers jours, un bébé sait reconnaître sa mère parmi d’autres femmes, d’après son odeur, le son de sa voix, son visage. Il possède des réflexes innés qui ont pour but de maintenir le contact avec l'autre (même si cet autre n'est pas encore reconnu comme tel) : réflexes d'agrippement, de succion, certains pleurs, etc. Il répond par un sourire au sourire de l'adulte dès le vingtième jour. La reconnaissance du père comme personne bien distincte des autres a lieu avec un faible décalage par rapport à la mère. Entre le sixième et le huitième mois, le bébé montre de l’angoisse lorsque ses parents le laissent à des personnes inconnues, etc. De quel genre de lien s’agit-il ? Il s’agit d'un processus d’attachement précoce dont on sait maintenant qu’il est fondateur de la personnalité de l’enfant.
Ce thème a fait l'objet de très nombreux ouvrage écrits par des spécialistes de notoriété internationale (R. Spitz, J. Robertson, J. Bowlby, T.G. Bower, S. Lebovici, M. Ainsworth, N. Main) . Plusieurs de ces travaux ont été publiés entre 1945 et 1950, et leur validité a donc pu être confirmée avec un recul suffisant. Ils montrent que l'attachement ne se situe pas dans le registre de la "sensiblerie", mais correspond à des règles très précises du développement de la personnalité, même si elles sont susceptibles de variations individuelles. L'attachement s'établit autour d'un ensemble d'échanges au cours desquels l'enfant éprouve :
- un apaisement de ses tensions (comme celles liées à la faim) et de ses besoins de contact,
- un sentiment de sécurité, en constatant la disponibilité de (ou des) l'adulte responsable de lui, sa permanence physique et émotionnelle, son adéquation, et à partir de six mois, sa solidité face à ses mouvements agressifs ou d'opposition . Ce besoin de permanence concerne aussi les lieux : les bébés ont besoin de repères fixes dans leur cadre de vie, de "rituels". Le principal moyen qu'un bébé a d'anticiper est de découvrir les rythmes qui sont à sa portée : le rituel du bain avec les mêmes gestes, du portage jusqu'à sa chambre, de retrouver le cadre matériel précis de sa chambre. Certains enfants montrent de l'angoisse simplement lorsque des meubles sont ôtés de leur chambre. Les sensibilités individuelles sont ici très variables. Ce besoin de permanence diminue au fur et à mesure que l'enfant grandit.
- des plaisirs partagés, plaisir d'être caressé, porté, regardé, plaisir de jouer ensemble. On sait actuellement que ces moments déterminent en grande partie la capacité d'un sujet à éprouver et à partager de la joie et du plaisir au cours de son existence, et à être sociable.
- un sentiment d’estime de soi. En effet, les parents aiment et admirent leur bébé de manière “inconditionnelle”, et l’enfant acquiert ainsi le sentiment d'être aimable et d'avoir une certaine valeur.
- Et, ce qui est plus compliqué, nous savons maintenant que c’est à partir de ces échanges que le bébé construit son sens de l'identité, en particulier dans les trois premiers mois. Il a besoin de se servir de l'adulte responsable de lui, comme modèle, comme double, comme miroir, pour se construire une image de lui-même. Un bébé, dans les premiers mois de sa vie, voyant le visage de sa mère, “pense” avoir le même visage qu'elle (Sami-Ali), il comprend qu’il fait telle mimique parce que ses parents l’imitent avec plaisir, qu’il vient d’émettre tel son parce que ses parents le répètent, qu’il vient d’accomplir tel geste parce que ses parents le reproduisent en face de lui. A cette période, pour l’enfant, "je suis car je suis comme l’autre", il a besoin de se sentir identique pour se construire son identité. Ce n'est que petit à petit qu’il se différenciera, qu’il s’autonomisera, qu’il fera du "un" à partir de deux.
Ainsi, dans ces deux-trois premières années se construit, de manière plus ou moins solide, le sentiment de pouvoir aimer et être aimé, et d'avoir une sécurité interne. Ceci nécessite que les parents aient du plaisir à "faire l'enfant" avec leur bébé, tolèrent de se soumettre à ses rythmes astreignants, soient sensibles à ses moments de détresse, et acceptent de sacrifier temporairement certains de leurs intérêts personnels pour être le plus présent possible.
De nombreux travaux, dont ceux de D. W. Winnicott, montrent que les expériences physiques et psychiques vécues par la mère au cours de la grossesse, de l'accouchement, et éventuellement de l'allaitement, rendent plus facile la constitution de cet attachement, la mère ayant un niveau de "régression" psychique qui lui permet d'être plus aisément immédiatement branchée sur "la même longueur d'ondes que son bébé". En l'absence de sa mère, le petit enfant peut recevoir un maternage adapté de la part d'un autre adulte, mais une certaine qualité d'échange corporel et affectif, indispensable et liée à ce vécu biologique commun, en sera absente (cf. infra).
Signalons au passage que plusieurs théories sont proposées à propos de l'établissement de ce lien d'attachement. Pour certains auteurs, le bébé naîtrait avec ce besoin de contact ; pour d'autres, ce lien se développerait à partir de l'expérience répétée de satisfaction au cours des échanges. On souligne surtout actuellement que la nature de ces liens précoces dépend en grande partie des représentations souvent inconscientes que les parents ont de ce qu'est un lien avec autrui, représentations qui dépendent de ce qu'ils ont vécu dans leur propre enfance, et ils peuvent proposer des modalités insatisfaisantes de lien que l'enfant peut reproduire ensuite avec les autres pendant toute son existence (lien insécurisant, ou comportant un mélange d'attirance et de rejet, etc.). Une des formes de lien insatisfaisant et inquiétant est celui au cours duquel la mère s'absente de manière durable et non maîtrisable, ce qui concerne précisément la question de l'hébergement de l'enfant chez son père, nous y reviendrons ultérieurement.
2 - Dans une deuxième étape se construit le sentiment de filiation symbolique
Dans cette deuxième étape, les expériences d’identification réciproque entre adulte et enfant, de ressemblance, prennent un aspect plus mentalisé. Ce niveau de filiation n'est pas "donné" en soi, il est à construire. Voici quelques grandes lignes de ce processus.
a) Le sentiment de filiation n’est pas un lien qui repose sur des expériences charnelles, il se construit à partir d’expériences plus abstraites, dans un registre plus symbolique. Mais il ne peut être adéquat que s’il repose sur des expériences d’attachement suffisamment satisfaisantes.
b) Il ne s’agit pas seulement d’un lien biologique, mais surtout d’un “contrat narcissique” (P. Castoriadis-Aulagnier).
Ce terme décrit une anticipation de l’adulte, qui dès la venue au monde de l’enfant, l’accueille comme faisant partie intégrante d’une famille, et le reconnaît semblable à soi (il a le nez de son père, la bouche de sa mère, etc.), et comme un prolongement de soi et de l’histoire familiale. Dans ce fonctionnement psychique, le parent privilégie les ressemblances, l'aspect familier, et met au second plan les inévitables dissemblances, l’aspect “étranger” du nouvel arrivant. L’enfant va être pris dans le projet de lui faire partager certaines valeurs du groupe familial, certaines manières d’être, mais sans obligation de similitude totale.
Ce contrat se caractérise par son inconditionnalité : le parent accepte de considérer que ce qu'il instaure de commun avec son enfant prime sur les divergences. Quoi que fasse son enfant dans la réalité, même si cela l’amène en prison, il restera son fils ou sa fille, et inversement, l’enfant pris dans ce contrat considérera que son père ou sa mère reste son parent quel que soit le comportement de ce dernier.
c) Ce contrat s’accompagne d’une prise de position parentale qui se caractérise par plusieurs aspects :
- Le fait de privilégier les comportements éducatifs sur les comportements pulsionnels. Le parent contrôle ses pulsions agressives et sexuelles à l’égard de son enfant. En particulier, il ne le considère pas comme un rival à soumettre, même si des sentiments de rivalité sont présents de part et d’autre. Le parent ne considère pas non plus son enfant comme une source potentielle de plaisirs sexuels . Ceci garantit à l’enfant qu’il va pouvoir jouer et élaborer ses propres mouvements de violence et de séduction avec ses parents sans risque qu’ils ne prennent une dimension de réalité.
- Par ce renoncement pulsionnel sexuel, le parent impose à son enfant le fait qu’il existe une différence des sexes et aussi des générations : la sexualité ne peut avoir lieu qu’entre parents et non pas entre parent et enfants, seul les parents peuvent faire des enfants, et cela parce qu'ils sont un homme et une femme qui se désirent et parce que la sexualité ne peut avoir lieu qu’à l’âge adulte. L’enfant, parce qu’il est un enfant, et, de plus leur enfant, ne peut qu’être exclu de cette scène sexuelle. On peut aussi dire que la mère, en désignant le père comme objet de son désir, indique à l’enfant qu’il ne peut pas être tout pour elle, qu’il ne peut pas la combler totalement.
Cet ensemble de relations, fortement “conflictuelles”, fait passer l’enfant d’une relation à prédominance maternelle à une relation manifestement à trois.
- La position parentale comprend un désir et un plaisir de transmettre (G. Rosolato), de donner à l’autre ce que l’on a reçu, ou créé soi-même, sans en attendre de dépendance ni d’allégeance : l’enfant fera ce qu’il veut de ce qu’il a reçu, et dans un processus de filiation satisfaisant, il exprimera sa dette sous la forme d’un sentiment de gratitude.
- Le parent endosse la responsabilité de la procréation, même s’il n’est capable de l’assurer que financièrement et pas affectivement. Cette responsabilité n’est pas un droit de possession ou d’emprise sur l’enfant.
d) Pour les deux parents, ce désir d'instaurer une filiation se fait en référence à leur histoire personnelle. C'est cette histoire passée, cette enfance du parent, qui fait qu’il va éprouver du plaisir (ou non) à occuper maintenant une place de père ou de mère, et à revivre par identification avec son enfant le plaisir qu’il a éprouvé lui-même enfant à avoir un père ou une mère qui s’occupait de lui.
J. Le Camus souligne avec justesse que de nombreux psychanalystes ont considéré que le premier temps, qui passe essentiellement par des expériences corporelles et bien sûr affectives, correspond au rôle de la mère, le père intervenant éventuellement comme double ou comme substitut de la mère, et que la deuxième phase est plus "d'essence paternelle", une fois passé "l'âge de la mère", avec une ouverture de la relation duelle mère-enfant. On a aussi beaucoup écrit que la place du père était celle "désignée" à l'enfant par la mère, qu'elle dépendait de la place du père dans le psychisme de la mère. J. Le Camus montre que ces points de vue doivent être fortement relativisés : oui, la mère demeure la personne qui procure le plus de sécurité à l'enfant (cf. infra), mais le père a très tôt dans l'histoire du bébé une place différente de celle de la mère, non dépendante de cette dernière, spécifique.
L'ensemble des notions que nous allons citer maintenant sont extraites des travaux de J. Le Camus et de C. Zaouche-Gaudron. Il s'agit de leurs recherches personnelles, ou d'autres recherches que ces auteurs ont recensées.